Est de l’Afrique

23 novembre 2011

Récits de vie à Dadaab, le plus grand camp de réfugiés au monde

Le camp de réfugiés de Dadaab au Kenya a été ouvert en 1991 pour héberger les réfugiés fuyant le conflit en Somalie voisine. Ce camp, qui ne cesse d’accueillir de nouveau arrivants, est pour les plus jeunes d’entre eux la seule « maison » qu’ils aient jamais connue. Ceci est leur histoire.

Ce camp du nord-est du Kenya avait initialement été prévu pour abriter 90.000 personnes. Aujourd’hui, sa population atteint près de 500.000 personnes. Ce nombre ne cesse d’augmenter en conséquence de la sécheresse et de la famine dans la Corne de l’Afrique.. Et pourtant, même dans cette situation apparemment désespérée, quelques réfugiés tentent malgré tout de réaliser leurs rêves.

Vive la mariée !

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Ardo Ahmed
avait à peine cinq ans quand elle fut confrontée pour la première fois aux atrocités de la guerre.

Ardo Ahmed fut l’une des toutes premières réfugiées à arriver au camp lorsque sa famille a fui la Somalie en 1991. Elle avait à peine 5 ans lorsqu’elle fut pour la première fois confrontée à l’horreur de la guerre.

Devenue une jeune femme de 24 ans, elle tente de refermer la page sombre de sa jeunesse en se concentrant sur le plus heureux des événement : son mariage à venir. Comme beaucoup de femmes à travers le monde, Ardo a eu plusieurs relations avant de rencontrer l’homme de sa vie. Après 2 ans de vie commune, le temps est venu pour les fiancés de préparer la fête qui célèbrera leur future union. 

« L’amour est présent partout, même dans un camp de réfugiés. Les gens pensent que nous sommes bien trop désespérés pour penser à l’amour, mais cela arrive tout naturellement », dit Ardo. « Les réfugiés sont aussi des êtres humains. Ils tombent amoureux, se marient et font des enfants. A Dadaab, on célèbre souvent des mariages », poursuit Ardo. « Où que vous soyez, vous n’échapperai pas à l’amour. »

Comme étape dans la préparation rituelle du mariage, Ardo et ses amis recouvrent les murs d’une nouvelle couche d’argile et lavent les rideaux chamarrés dans un baquet à lessive. « Dans notre coutume, la future mariée doit rendre son corps plus attirant en se tatouant les mains et les pieds de figures tribales en henné. À partir de demain, je resterai la majorité de la journée à l’intérieur à me préparer, pour être certaine d’être belle pour le grand jour », raconte-t-elle.

Parce qu’elle a dû quitter la Somalie à l’âge de cinq ans à peine, Ardo ne se souvient presque pas de son pays natal. Mais les images de la guerre sont encore bien vivantes dans son esprit : « Je me souviens des coups de feu et vois encore parfaitement nos voisins se faire tuer devant nos yeux. Il y avait du sang partout autour de nous et c’est alors que nos parents nous ont dit : ’Voila ce que la guerre fait aux hommes’ », confie-t-elle.

Ardo et sa famille quittèrent la Somalie et arrivèrent sains et saufs à Dadaab, mais ils n’étaient pourtant pas encore hors de danger. Les femmes sont en effet très vulnérables dans les camps. « À cette époque, nous devions passer les nuits dans les toilettes. Aucun autre endroit n’était sûr. Nous étions terrifiées à l’idée d’être violées. »

À l’ouverture du camp, trois organisations humanitaires travaillaient autour du droit des femmes et des enfants. Aujourd’hui, elles sont 28 ! Le camp est désormais beaucoup plus sûr qu’avant.

Ardo Ahmed espère pouvoir un jour retourner dans son pays : « Ce n’est parce qu’aujourd’hui je suis une réfugiée que je le resterai toute ma vie. J’espère sincèrement pouvoir revoir la Somalie un jour. »


Journaliste en herbe

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Moulid Iftn Hujale
a gagné une bourse pour suivre une formation en journalisme à Khartoum.

Beaucoup de réfugiés de Dadaab survivent grâce à l’argent que leur famille leur envoie depuis l’étranger.

Les rues poussiéreuses de Dadaab sont jonchées de huttes rudimentaires en bois et de cabanes surmontées d’un toit en tôle ondulée. Le commerce de matériel informatique et de différents services y fleurit. Dans l’une de ces cabanes un jeune homme consulte ses mails et son profil Facebook.

Pour la première fois depuis qu’il a rejoint le camp en 1999 en provenance de la Somalie, Moulid Iftn Hujale se prépare à quitter Dabaab. Il a récemment gagné une bourse pour suivre une formation en journalisme dans la capitale soudanaise Khartoum. Obtenir cette bourse fut un travail de longue haleine pour Moulid.

Son arrivé à Dadaab fut l’un des moments les plus durs de sa vie. « Mon père est mort à la suite d’une longue maladie car nous n’avons pas pu l’emmener à l’hôpital. Nous avons quitté notre habitation et avons été séparés de notre mère. » Arrivés au camp sans ses parents, Moulid et ses frères et sœurs ont été rejetés par les autres réfugiés qui pensaient qu’ils étaient des orphelins ou des enfants illégitimes.

« Malgré tout, nous avons trouvé une certaine tranquillité ici », déclare Moulid. « Nous n’entendions plus de coups de feu. » Il a pu assister aux cours à l’école de Dadaab et a mis toute son énergie dans ses études. Trois ans plus tard, sa mère l’a rejoint au camp. Il s’en souvient encore comme si c’était hier : « Ma plus jeune sœur était venue me chercher à l’école. À son regard j’ai pu voir qu’elle était porteuse de bonnes nouvelles. L’instant d’après j’ai aperçu ma mère qui accourait vers moi. Elle pleurait si fort que mon uniforme d’école était détrempé. »

Tandis que nous nous promenons sur le terrain de l’école où il a passé son enfance, Moulid nous montre du doigt les arbres en dessous desquels les cours étaient donnés. « Quand il pleuvait, on ne pouvait pas avoir cours sous les arbres, alors on rentrait chez nous. » À cet endroit se dresse maintenant une énorme tente sous laquelle les enfants peuvent s’abriter de la pluie.

Moulid est l’un des rares chanceux à pouvoir rejoindre l’université après avoir grandi dans un camps de réfugiés. Malgré sa chance, le fait de n’être qu’un réfugié le démoralise de temps en temps. « Si tu as vécu à Dadaab, tu seras toujours considéré comme un réfugié », dit-il. « Même si tu as un diplôme, il est très difficile de trouver un emploi en dehors du camp. Le travail dans le camp est très mal payé. Les perspectives d’un avenir meilleur sont donc limitées. »


Infatigable docteur

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Gedi Mohammed
travaille pour Médecins sans Frontières à Dadaab

Depuis février 2011, des milliers de nouveaux réfugiés affluent chaque jour à Dadaab. Gedi Mohammed, qui travaille pour Médecins sans Frontières, est un des premières personnes avec qui ils entrent en contact.

« Apporter de l’aide à des réfugiés qui ont parcouru des milliers de kilomètres pour venir jusqu’ici est très difficile. Quand ils arrivent, ils sont souvent entre la vie et la mort », explique Gedi. « Ces dernières semaines nous avons connu beaucoup de cas de violences. De nombreuses femmes se font violer avant d’arriver ici. »

« Durant les deux à trois premiers mois nous avons dû travailler avec la même équipe restreinte de médecins, tandis que le nombre de réfugiés dans la camp a triplé durant cette période. Heureusement, les conditions se sont nettement améliorées entre-temps », poursuit-il.

Le docteur Gedi Mohammed est un Kényan-somalien et l’un des seuls médecins à savoir parler la langue de ses patients. Il peut ainsi communiquer facilement et en toute confiance avec ses patients. « Quand j’ai commencé à travailler ici, c’était très difficile. Surtout avec les premiers réfugiés qui n’avaient encore jamais vu de docteur. Mais si l’on arrive à comprendre leur culture et leurs angoisses, il est plus facile de leur expliquer ce que nous faisons. »

La vie à Dadaab est éreintante pour le Docteur Mohammed : « Rien ne change. Nous vivons, travaillons, mangeons et dormons toujours avec les mêmes personnes, dans le même espace. » Lorsqu’il lui arrive d’être moins occupé, il essaye de jouer au football avec une équipe locale de réfugiés. Gedi Mohammed travaille dans le camp depuis déjà un an et demi, bien plus longtemps que la plupart de ses collègues.

« Dans une crise comme celle-ci, il est très facile de perdre espoir. Mais quand je pense à toutes les choses positives que nous avons réalisé, ça me redonne la motivation pour continuer. »

Témoignages recueillis par Wairimu Gitani pour BBC World Service
Article original publiée sur BBC News Africa