Une journée dans la peau d’un syndicaliste cambodgien
Au Cambodge, dimanche ne rime pas avec repos pour les leaders du syndicat C.CAWDU. Comme ce 25 juin, où les travailleuses des nombreuses usines de textile de Phnom Penh ont profité de leur jour de congé pour se réunir. Une journée encore une fois bien remplie pour Visal, Thorn et Athit.
Réunion syndicale
En ce début d’après midi, la réunion syndicale se tient avec les travailleurs et les travailleuses de Willson, une fabrique de sous-vêtements de Hong Kong qui emploie près de 1.200 personnes. Dans le restaurant qui jouxte le quartier d’habitation des travailleuses, une trentaine de membres du syndicat se réunissent pour une petite heure de discussion.
Un point brûlant est à l’agenda : il y a un mois, le président et le vice-président du syndicat ont été mis à la porte. Depuis lors, le nombre de syndiqués dans l’usine est passé de 240 à 200. Il est donc urgent de faire quelque chose, et on décide donc de mettre sur pied un comité temporaire en attendant la tenue de nouvelles élections sociales. Après avoir discuté des qualités requise chez les nouveaux leaders, trois femmes se portent candidates. L’une d’entre-elles n’a suivi que deux années d’enseignement primaire et ne sait pas écrire, mais cela ne pose pas un gros problème aux yeux d’Athit : “Les capacités de persuasion sont tout aussi importantes”, remarque-t-il. On procède donc au vote, et les papiers reprenant les nouveaux noms sont donc remplis pour les transmettre à l’employeur. L’une des élues devra aussi jouer le rôle de trésorière. C’est une grande responsabilité, car les cotisations du syndicat se trouvent sur un compte et doivent être gérées par le comité.
La parole aux ouvriers
A la fin de la réunion, les trois représentantes de la fédération poursuivent la discussion avec les autres femmes. Ces dernières partagent souvent une minuscule chambre et paient 5 dollars de loyer par mois. Dans un énorme bâtiment, comptant des centaines de petites chambres et un espace commun pour cuisiner et se laver.
“Pourquoi je suis membre du syndicat ? Parce qu’ils peuvent m’aider en cas de problèmes”, déclare Srey Soh, une ouvrière de Willson. Ils m’accompagnent pour faire face à mon patron lors de mes demandes de congé ou quand surgit un problème. Seule, je ne réussirais pas. Avant, je ne savais même pas combien de jours de congé je pouvais prendre”. Agée d’à peine 19 ans, Srey Soh gagne environ 65 dollars par mois (le salaire minimum est de 45 dollars pour un travail hebdomadaire de 48 heures), mais doit pour cela fournir de longues heures de travail. Elle parvient à épargner environ 60 dollars par trimestre pour envoyer à sa famille, dans la province de Prey Veng.
Kok Song, sa colocataire, parvient à épargner davantage. Mais elle doit pour cela prester des heures de travail la nuit. Et prendre le risque de se balader la nuit en rue. Membre elle aussi du syndicat, elle paie régulièrement sa cotisation, soit un demi dollar par mois. Elle le fait d’ailleurs volontiers. Lorsqu’elle tomba enceinte, elle n’osa pas l’annoncer de peur de perdre son emploi. Mais le syndicat l’a aidée dans sa demande de congé de maternité.
Salaires minimum
Par la fenêtre ouverte, une autre ouvrière de Willson témoigne. “Quand les leaders syndicaux ont été mis à la porte, raconte-t-elle, je n’ai plus vu l’intérêt de rester membre du syndicat”. La discussion s’anime rapidement, et porte alors sur un autre sujet : la nécessité d’augmenter le salaire minimum. “Le président l’a récemment annoncé à la télévision. Toutes ces grèves ne vont certainement pas aider à augmenter les salaires, et les usines vont délocaliser”, rapporte Song. Ce à quoi Thong s’empresse de rappeler que les entreprises dépensent plus en pots-de-vin qu’en salaires, et qu’il est donc tout à fait possible d’augmenter ces derniers... “Nous devons voir ce que sera la prochaine étape. Si une concertation est acceptée, donnons-lui suite. Sinon, poursuivons la grève ”.
Fin de journée. Thorn Ath, président de C.CAWDU, souligne que les membres sont de plus en plus agités. Ces six derniers mois, il y a eu trois fois plus de grèves que d’habitude. C’est certainement lié à la surcharge de travail et aux salaires qui ne sont pas du tout adaptés. L’insatisfaction est très grande en ce moment. Il n’est pas facile pour lui de trouver le juste équilibre : d’un côté, répondre aux questions et aider à résoudre les soucis des membres ; de l’autre, prévenir les conflits entre les travailleurs et l’employeur. Il n’a que 25 ans. Il y a quelques années il travaillait encore à l’usine, et dans quelques heures il sera à la table des négociations avec le gouvernement.
Avant cela, Thorn Ath doit encore se rendre auprès d’un autre syndicat, Thaipore Garments, afin de discuter d’une stratégie de négociation collective. Les dimanches d’un syndicaliste cambodgien sont décidément bien remplis...
Hilde Van Regenmortel
Hilde Van Regenmortel est gestionnaire de programme pour la région Asie du Sud au sein d’Oxfam-Solidarité. Fin juin 2006, elle s’est rendue en mission auprès de C.CAWDU et a rédigé ce texte sur place.
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