L’objectif « zéro émission nette » : un dangereux moyen de faire diversion face à l’impératif de réduire les émissions, selon Oxfam

03/08/2021

Les objectifs climatiques « zéro émission nette », qui reposent sur l’utilisation de vastes étendues de terres dans les pays à faible revenu, pourraient entraîner une hausse de 80 % du prix des denrées alimentaires et une aggravation de la faim dans le monde, tout en permettant aux pays riches et aux entreprises de fuir leurs responsabilités climatiques.

Selon un nouveau rapport publié par Oxfam aujourd’hui, il faudrait planter au moins 1,6 milliard d’hectares de forêts, soit l’équivalent de cinq fois la superficie de l’Inde, afin d’éliminer les émissions de carbone dans le monde et ainsi atteindre l’objectif « zéro émission nette » d’ici 2050 à partir de la seule utilisation des terres.

Le rapport d’Oxfam, intitulé « Pas si net » révèle que nombre de gouvernements et d’entreprises fuient leurs responsabilités climatiques en s’appuyant sur des méthodes de « captage et de stockage du carbone » peu fiables, non éprouvés et irréalistes pour prétendre atteindre l’objectif « zéro émission nette » en 2050, à travers leurs plans de lutte contre le changement climatique.

Dans le même temps, ils ne réduisent pas leurs émissions d’une manière suffisamment rapide et décisive pour éviter un dérèglement climatique catastrophique. Les objectifs zéro émission nette annoncés par les gouvernements et les entreprises reposent sur la plantation massive et totalement démesurée d’arbres sur de vastes étendues de terres, essentiellement dans les pays à faible revenu. Or, il est mathématiquement impossible de planter suffisamment d’arbres pour atteindre ces objectifs, car il n’y a tout simplement pas suffisamment de terres.

Loin des objectifs climat

Pour limiter le réchauffement à moins de 1,5 °C et prévenir les dommages irréversibles causés par le changement climatique, il faudrait que le monde soit en bonne voie pour réduire de 45 % les émissions de carbone d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 2010, les coupes les plus franches incombant aux plus grands émetteurs. Ainsi l’Europe devrait réduire ses émissions de 65% en 2030 au lieu des -55% actuellement proposés. Or, les plans mis en œuvre aujourd’hui par les pays ne permettront de réduire les émissions que de 1 % environ à l’échelle mondiale d’ici à 2030.

La crise climatique a d’ores et déjà des conséquences désastreuses pour l’agriculture dans le monde entier. Elle entraîne en outre une aggravation des crises humanitaires, de la faim et des migrations. Les personnes pauvres et vulnérables, notamment les agricultrices et les autochtones, sont les plus touchées. Cette crise sape tous les efforts déployés – notamment par Oxfam – pour lutter contre la pauvreté et les inégalités dans le monde.

Comme l’affirme Nafkote Dabi, responsable des politiques climatiques à Oxfam International : « L’objectif "zéro émission nette" devrait reposer sur un objectif "zéro émission réelle" qui exige une réduction drastique et tangible des émissions, une élimination progressive des combustibles fossiles et un investissement conséquent dans des sources d’énergie et des chaînes d’approvisionnement propres. Au lieu de cela, trop d’engagements pris sous le prétexte d’aboutir à l’objectif "zéro émission nette" ne font que masquer l’inaction climatique des acteurs concernés. C’est un jeu dangereux pour l’avenir de notre planète. »

« Les solutions fondées sur la nature et sur l’utilisation des terres pour piéger le carbone constituent une part importante des efforts à déployer pour réduire les émissions mondiales, mais elles doivent être mises en œuvre de manière beaucoup plus circonspecte. Selon les plans actuels, il n’y a tout simplement pas assez de terres dans le monde pour que ces solutions se matérialisent dans leur intégralité. Au lieu de cela, elles risquent de provoquer encore plus de famine, d’accaparement de terres et d’atteintes aux droits humains, tandis que les pollueurs s’en servent comme alibi pour continuer à polluer. »

Risque de flambée des prix alimentaires mondiaux

Oxfam a récemment estimé que le prix des produits alimentaires a augmenté de 40 % à l’échelle mondiale au cours de l’année écoulée. En conséquence, 20 millions de personnes supplémentaires vivent désormais dans des conditions catastrophiques proches de la famine, dont la prévalence a été multipliée par six. Si elles sont déployées à grande échelle, les méthodes de stockage du carbone reposant sur l’utilisation des terres, telles que la plantation massive d’arbres, sont susceptibles d’entraîner une flambée des prix alimentaires mondiaux, de l’ordre de 80 % d’ici 2050.

Entre promesses et réalité

En vue de la COP qui se tiendra cette année à Glasgow, plus de 120 pays, dont les trois principaux producteurs d’émissions au monde (à savoir les États-Unis, la Chine et l’Union européenne) se sont engagés à atteindre l’objectif « zéro émission nette » d’ici 2050. Leurs promesses sont pour la plupart imprécises et ne s’appuient pas sur des plans assortis de résultats mesurables.

  • Même un pays aussi petit que la Suisse aurait besoin d’une superficie équivalente à celle de l’île de Porto Rico pour planter suffisamment d’arbres afin d’atteindre son objectif « zéro émission nette ». La Suisse a récemment conclu des accords de compensation des émissions de carbone avec le Pérou et le Ghana.
  • La Colombie s’est fixé un objectif « zéro émission nette » qui exige le reboisement de plus d’un million d’hectares de terres d’ici 2030, alors même que le pays est en proie à une déforestation galopante.
  • La Belgique, elle, prévoit de porter la part des biocarburants dans les transports belges à 14% en 2030, alors qu'elle était de 5,5% en 2017. Ce faisant, elle profite du laxisme des directives européennes qui considèrent qu’elle réduit ainsi ses émissions. Vu que la Belgique produit à peine 3% des agrocarburants qu’elle consomme sur son sol, ce sont les pays à faible et moyen revenu qui en subiront les effets néfastes.

Un cinquième des 2 000 plus grandes sociétés cotées en bourse dans le monde se sont également fixé des objectifs « zéro émission nette » qui dépendent eux aussi des puits de carbone terrestres.

  • Les promesses en ce sens de quatre des plus grandes sociétés pétrolières et gazières du monde (BP, Eni, Shell et TotalEnergies) les contraindraient à reboiser une superficie équivalente à plus de deux fois la taille du Royaume-Uni pour atteindre l’objectif « zéro émission nette » d’ici 2050.
  • Le rapport d’Oxfam montre que si l’ensemble du secteur de l’énergie (dont les émissions continuent de grimper en flèche) se fixait des objectifs « zéro émission nette » similaires, il lui faudrait une superficie à peu près équivalente à celle de la forêt amazonienne, soit un tiers de toutes les terres arables du monde.
  • À elle seule, la société Shell aura besoin d’une superficie équivalente à celle du Honduras d’ici à 2030.
  • En Belgique le gouvernement oblige le secteur pétrolier à incorporer des agrocarburants dans les carburants mis à la consommation. La Fédération Pétrolière Belge, dont Shell et TotalEnergies font partie, reconnait que les agrocarburants constituent un risque pour l’alimentation et doit être limitée depuis 2017, selon la directive européenne des agrocarburants. Or, en 2019 la quasi-totalité (97%) des agrocarburants utilisés en Belgique sont toujours produits à partir de matières premières alimentaires.

Comme le souligne Nafkote Dabi, l’objectif « zéro émission nette » peut paraître une bonne idée, mais les plans climatiques des grandes compagnies pétrolières révèlent que ces objectifs lointains reposent sur une superficie considérable de terres. S’appuyer entièrement sur la plantation d’arbres, sur des biocarburants, et sur des technologies qui n’ont pas encore fait leurs preuves au lieu de s’écarter véritablement d’une économie dépendant des combustibles fossiles est une aberration aux conséquences hasardeuses. Nous constatons déjà les répercussions dévastatrices du retard accumulé en matière d’action climatique. Nous risquons de nous laisser berner par les objectifs "zéro émission nette" alors qu’ils ne sont que des écrans de fumée pour couvrir un statu quo néfaste ».

« Il faut réduire les émissions mondiales de manière drastique »

À moins de 100 jours de la conférence des Nations Unies sur le climat à Glasgow, les gouvernements et les entreprises doivent accorder beaucoup plus d’importance à une réduction drastique et rapide des émissions de carbone à court terme, en commençant par leurs propres activités et chaînes d’approvisionnement. Si des objectifs « zéro émission nette » sont utilisés, ceux-ci doivent être mesurables, transparents et donner la priorité à une coupe franche des émissions d’ici 2030. Les plans de stockage du carbone ne sauraient se substituer à ceux destinés à réduire les émissions, et celles-ci doivent être comptabilisées séparément.

« La terre est une ressource précieuse et limitée. Des millions de petits exploitants agricoles et de peuples autochtones du monde entier en dépendent pour leur subsistance. Nous dépendons tous de la bonne gestion des terres, notamment pour notre propre sécurité alimentaire. Le monde entier bénéficie de la protection des forêts et de la sauvegarde des droits fonciers des agriculteurs et des peuples autochtones », conclut Nafkote Dabi.

Les faux-semblants des agrocarburants

Dans le cadre de sa route vers la neutralité climatique, la Commission européenne a récemment proposé de porter la part des énergies renouvelables à 40% en 2030. Malheureusement une bonne partie du mix énergétique européen repose sur des agrocarburants.

« Ces types de carburants ne sont pas durables. Ils menacent les moyens de subsistance de millions de personnes dans les pays à faible revenu tout en détruisant la biodiversité de notre planète. Souvent, ils sont plus polluants que les carburants fossiles », réagit Alba Saray Pérez Terán, chargée de plaidoyer climat chez Oxfam Belgique.

« Les politiques menées par certains pays européens ont créé un marché énergétique qui menace la propriété foncière, les ressources naturelles et les droits humains des pays à faible et moyen revenu. Depuis deux décennies, des pays comme la Belgique encouragent la production de bioéthanol de canne à sucre au Pérou, destiné au marché européen, au détriment des droits d’accès des populations locales à leurs propres ressources naturelles.

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