Accord UE-Turquie : deux ans d’une politique migratoire inhumaine à nos frontières

18/03/2018

Deux ans après l’accord entre UE et Turquie, des milliers de personnes sont toujours piégées sur les îles grecques en conséquence de la politique migratoire européenne, leurs vies en suspens. Comme Amal, 47 ans, originaire de Damas, en Syrie. Elle a fui le conflit dans son pays d'origine et a demandé l'asile en Grèce. Elle vit actuellement dans le camp de réfugiés de Moria, sur l'île de Lesbos où elle est arrivée depuis la Turquie. Et elle attend, depuis des mois, et pour des mois encore. Elle lance un appel aux dirigeants européens.

Le printemps réchauffe nos cœurs et nos corps. Moria, le camp de réfugiés à Lesbos où je vis depuis que je suis arrivée en Europe, demeure cependant froid et semblable à une prison. Les tentes n’ont pas été d’une grande utilité pour me protéger d’un hiver très rude et des pluies glaciales.

Lesbos, où est situé Moria, est une magnifique île grecque, mais le camp est un enfer. J’invite tous les responsables politiques européens à nous rendre visite, pour témoigner de la souffrance et de la faim qui nous touchent. Vous verrez ce que l’on ressent de voir son destin place entre les mains des autres/d’autres personnes

Mais vous verrez aussi que cette situation n’est pas une fatalité : une politique migratoire plus humaine améliorerait notre quotidien et apporterait aux personnes présentes ici, la protection et le soutien dont elles ont besoin et qu’elles méritent.

Mon histoire est semblable à celle de millions d’autres réfugié.e.s de Syrie et d’ailleurs. Les conflits et les persécutions ont déchiré nos familles, nous avons dû tout abandonner derrière nous, et nos belles villes sont désormais méconnaissables. Nous avons fui pour survivre et quand nous avons trouvé la sécurité en Grèce, nous avons été arrêtés et contraints d’attendre ainsi dans des conditions inhumaines. L’attente est devenue notre lot quotidien.

Cela fait maintenant sept mois que je suis sur l’île grecque de Lesbos et s’i il y a une chose dont je suis sûre, c’est que je vais être bloquée ici pour encore un long moment. J’ai fait une demande d’asile en Europe mais la prochaine audience pour étudier ma demande est dans 18 mois.

Et là encore, je ne suis pas une exception - il y a 13.000 réfugiés coincés sur les îles grecques. Nous sommes incapables de recommencer nos vies, ou même de les vivre vraiment. Nous dormons dans des tentes et autres abris trop froids en hiver et trop chauds en été. Nous attendons dans de longues files pour recevoir de la nourriture. Nous prenons une douche dans des salles de bains obstruées et inondées où les femmes et les filles.ne sont pas en sécurité

Pendant que les demandeurs d’asiles comme moi attendent que leur cas soit étudié, notre futur nous échappe.

Chaque jour, je rêve du retour à la maison. Mais ma maison est en ruines. Quand j’y pense, je me rappelle mon quotidien, de ma routine du matin, quand je travaillais à l’hôpital, avant de poursuivre l’après-midi avec des cours d’anglais à mes étudiants ; je pense aux pic-nics dans le parc avec ma famille les week-ends. Ou simplement, des promenades autour de Damas avec mes amis. J’y suis née et y ai grandi ; c’était une si belle ville. Il n’en reste que des souvenirs maintenant.

Etre réfugié n’est pas un choix. Je suis bloquée à Lesbos car il est impossible de vivre en sécurité en Syrie. Des années de combats incessants m’ont contrainte à quitter mon pays pour rester en vie.

Si vous êtes pris au piège sur les îles grecques, vous êtes perdu. Il suffit de regarder la Moria: c'est un endroit surpeuplé avec plus de 5.000 personnes, et il n'y a pas d'informations sur la façon dont nous pouvons aller de l'avant avec nos vies. Personne ne vous dit quoi que ce soit. Vous avez besoin d'un médecin, d'un avocat ou simplement d'un traducteur ? Bonne chance ! Même des choses simples, comme trouver les heures d'ouverture d'un bureau pour obtenir vos documents, sont difficiles. Pour recevoir le soutien dont vous avez besoin, ou des informations sur vos droits, vous devez vous appuyer sur des ouï-dire ou attendre jusqu'à ce que vous ayez un moment avec un fonctionnaire surchargé de travail qui en sait autant que moi. Personne n'est sûr de ce qui est vrai et de ce qui ne l'est pas.

Tout cela m'a amenée à décider de faire une différence moi-même, en aidant ceux qui m'entourent. J'ai suivi une formation avec une ONG sur la façon d'aider les gens qui sont dans la même situation que moi, et leur fournir l'information dont ils ont désespérément besoin, sur leurs droits et leurs options. Beaucoup de gens ne savent pas qu'ils ont le droit de consulter un avocat pour les aider à s’y retrouver dans le processus d'asile complexe - alors je les aide à entrer en contact avec des gens qui peuvent les aider. Ou si quelqu'un a besoin d'un médecin, mais qu'il n'y a personne pour faire l’interprète, alors je les accompagne.

Je vais continuer à faire du bénévolat ici, dans le camp de Moria, tant que des gens continueront d’y être pris au piège. Venir en aide aux gens ici - mes voisins - me donne de la force. Ce travail m'aide dans ces moments difficiles.

Je suis, nous sommes tous, bloqués sur l’île de Lesbos à cause de l’accord passé par l’Union européenne avec la Turquie, conclu il y a deux ans, en mars 2016. Depuis l’entrée en vigueur de cet accord, la Grèce oblige les demandeurs d’asile à rester sur les îles au lieu de de les accompagner et de faciliter leur demande d’asile de  la Grèce continentale ou d’ailleurs en Europe. 

Cette politique a un objectif principal : empêcher les gens de demander l’asile en Europe. Mais les responsables européen.ne.s semblent avoir oublié que nous sommes des êtres humains. Ils oublient le fait qu’une poignée de salles de bain ne peut être partagée par les milliers de personnes qui vivent dans ces camps surpeuplés. Ces femmes et ces enfants sont confrontés à un risque réel de violence sexuelle, d'abus et de harcèlement lorsqu'ils sont contraints de vivre dans des tentes.

Les dirigeants européens feignent d’ignorer le fait que s'ils le voulaient, ils pourraient gérer les migrations de manière équitable et avec compassion.

J'ai été témoin de tant de souffrances depuis mon arrivée en Europe. Les politiques de l'UE semblent se concentrer sur une seule chose : renvoyer les personnes d'où elles viennent.

Si des responsables politiques venaient à Moria, je leur demanderais pourquoi ils sont partisans de politiques conduisant au surpeuplement des camps et à l’insécurité des femmes et des enfants. Si des responsables politiques venaient à Moria, je leur demanderais s’ils pensent réellement que Moria est un endroit convenable pour moi, pour eux.

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