“You drink Heineken from me, Sir ?”

08/03/2011

Exploitées par leur employeur, importunées par les clients, incertaines de leurs revenus, renvoyées lorsqu’elles deviennent trop vieilles : bienvenue dans le monde des promo girls ou hôtesses de marques de bières en Asie.

La bière est un produit qui se vend partout et les marques rivalisent d’ingéniosité dans leurs tactiques publicitaires pour conquérir le marché. De jolies femmes, plutôt brun exotique que blond platine, animent leurs spots publicitaires pour tenter les hommes.

Ce qu’on sait moins, c’est que des jeunes femmes sont aussi engagées en chair et en os pour stimuler la vente de bière. En Asie, on les voit partout : dans les bars à bières de Bangkok, les méga-restaurants de Hong Kong, les bars karaoké de Phnom Penh. Des filles en ‘uniformes à bière’ - disons plutôt en tenues sexy - se précipitent à votre table dès que vous voulez commander : « You drink Heineken from me, Sir ? »

Dans la plupart des villes asiatiques, les grandes marques recrutent des jeunes femmes et les mettent à la disposition de l’acheteur en même temps que les réserves de bière. Le tenancier – qui vend bien entendu plusieurs sortes de bière – se retrouve donc avec quelques serveuses zélées en plus. C’est bien pour la marque de bière, le tenancier et le client : bref, une vraie formule à succès. Et les vendeuses dans tout cela ?

Bas salaires, longs horaires et clients pénibles
Lean Chantou (nom d’emprunt, ndlr) a commencé il y a deux mois à vendre la bière Anchor - une marque locale de la fameuse ‘Tiger’ - dans un restaurant local. Njai Poeun fait ce travail depuis 8 mois, alors que Kum Sonphane, avec ses 8 ans de métier, est une ‘ancienne’. C’est la nécessité d’un travail qui les à poussées à partir pour Phnom Penh, la capitale du Cambodge.
« Nous n’aimons pas ce travail, mais n’avons pas le choix », affirment ces femmes qui gagnent très peu pour des horaires très longs. De Tiger, elles reçoivent un salaire de base de 40 dollars par mois. Lorsqu’elles vendent beaucoup et atteignent l’objectif mensuel qui leur est imposé, elles reçoivent un bonus ; et arrivent alors à un total de 70 à 90 dollars par mois.

Chaque jour, elles sont confrontées à des clients grossiers et aux mains baladeuses. Et comme si cela ne suffisait pas, Tiger revoit régulièrement leurs objectifs individuels à la hausse, ce qui les oblige à supporter les clients pénibles. Dernièrement, l’une d’elles a été importunée sur le chemin du retour par un groupe d’hommes qui l’avait suivie. « Cela nous arrive à toutes », soutiennent les autres. Chacune connaît une fille qui a été violée en rentrant chez elle. L’entreprise a dès lors décidé de mettre un bus à leur disposition le soir, mais celui-ci les dépose à la rue principale, leur laissant finir seules la partie la plus dangereuse du chemin...

Ce qu’en disent les tenanciers des restaurants ? Souvent, ce sont les pires. Ils n’ont que peu de respect pour ces femmes qui ne travaillent pas directement pour eux et leur sont livrées en même temps que la bière. Ils les poussent même à boire davantage avec les clients et à répondre à leurs propositions, car ‘le client est roi’. « Certaines d’entre nous ne savent pas du tout boire. Nous sommes très vite saoules et alors tout peut arriver… », racontent-elles.

L’appui du syndicat
Lean Chantou a intenté un procès au propriétaire du restaurant où elle travaille. Le mois dernier, son fils et lui l’ont tabassée en rue parce qu’elle refusait de répondre aux ‘avances’ d’un client. Un syndicat l’a aidée à déposer plainte, mais il n’y a pas encore eu de jugement. Tiger a également été mis au courant, mais reste muet car ‘ce n’est pas de sa responsabilité’. Chantou n’est pas du tout rassurée ; elle craint que le propriétaire ne veuille se venger.

Toutes trois affiliées à un syndicat, elles ne sont désormais plus isolées. La Fédération Syndicale Cambodgienne des Travailleurs du secteur de l’Alimentation et des Services (CFSWF), nouveau partenaire d’Oxfam-Solidarité, est une jeune organisation qui a entrepris la lourde tâche de réunir au sein d’un syndicat les personnes qui travaillent dans des conditions précaires. Les ‘filles à bière’ espèrent un jour obtenir un revenu meilleur, mais ce qu’elles veulent avant tout, c’est voir disparaître le système des objectifs de vente qui les met tant en danger. CFSWF a déjà pu obtenir que l’entreprise détermine d’une autre manière ces objectifs, de façon à les rendre un peu plus réalistes.

Mais la partie n’est pas gagnée. Il ne suffit pas d’obtenir de meilleures lois du travail et une protection sociale. Un changement de mentalité doit se faire, aussi bien chez les marques de bière, que chez les tenanciers et les clients. « Pourquoi nous considère-t-on comme des filles faciles ? Nous faisons simplement notre travail », concluent Chantou, Poeun et Sonphane. Unies et avec l’appui du syndicat, elles trouvent le soutien indispensable pour exiger ce respect.

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